Le GIEE Valoris’Haies en voyage d’étude en Normandie

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S’inspirer d’une filière bocagère structurée pour construire l’avenir dans le Grand Est

Les membres du GIEE Valoris’Haies se sont rendus en Normandie pour un voyage d’étude consacré à la gestion durable et à la valorisation économique du bois bocager. Trois jours, pour découvrir la véritable filière de valorisation de bois bocager. L’objectif était clair : s’inspirer d’une expérience opérationnelle pour nourrir la construction d’une future filière dans le Grand Est.

Le GIEE Valoris’Haies, un collectif engagé pour transformer les pratiques

Un GIEE, Groupement d’Intérêt Économique et Environnemental, rassemble des agricultrices et agriculteurs engagés dans un projet collectif visant à améliorer les performances économiques, environnementales et sociales de leurs exploitations. Le GIEE Valoris’Haies, initié en Lorraine, s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Il répond à une problématique bien identifiée sur le territoire : la gestion dite « d’emprise », aujourd’hui dominante, affaiblit progressivement la vitalité des haies. Les interventions répétées sans logique sylvicole, limitent les fonctions écologiques des linéaires et génèrent des coûts pour les exploitations, sans permettre la valorisation économique de la biomasse produite.

Face à ce constat, les membres du GIEE souhaitent faire évoluer les pratiques vers une gestion durable, fondée notamment sur la planification, le recépage ou la mise en trogne. L’ambition est double : restaurer la santé des haies et produire du bois valorisable, sous forme de plaquettes pour la litière ou le bois énergie.

La Normandie, un territoire d’expérience

La Normandie constitue un territoire de référence en matière de valorisation du bois bocager. Région historiquement marquée par le bocage, elle compte environ 170 000 kilomètres de haies. Chaque année, près de 800 kilomètres seraient récoltés, une logique d’entretien et de valorisation économique. Mais, le bois bocager ne représente aujourd’hui qu’environ 3 % du bois énergie consommé en Normandie. Cette donnée souligne à la fois son potentiel de développement et sa place marginale face aux volumes issus du recyclage et de la forêt.

Au fil des années, la région a progressivement structuré une filière articulant CUMA de déchiquetage et structures d’approvisionnement. Le modèle repose sur un binôme complémentaire : une CUMA qui porte le matériel de bûcheronnage et de déchiquetage, et une structure d’approvisionnement qui contractualise avec les collectivités, organise la commercialisation et assure le suivi qualité. Cette organisation permet de mutualiser les investissements, de sécuriser la qualité du combustible et de simplifier la relation client. Les collectivités disposent ainsi d’un interlocuteur unique, plutôt que de contractualiser individuellement avec plusieurs producteurs.

La structuration régionale repose largement sur l’implication du réseau CUMA. On compte aujourd’hui sept déchiqueteuses en activité sur le territoire normand, représentant un volume global d’environ 65 000 tonnes produites par an. Certaines machines fonctionnent toute l’année, en complémentarité avec des chantiers forestiers. Sur les deux dernières années, plus de 1 000 fermes ont valorisé du bois via le réseau CUMA, ce qui témoigne d’un ancrage agricole fort de la filière.

Historiquement, le développement des chaudières à plaquettes s’est construit en lien étroit avec les syndicats d’énergie et le réseau CUMA. Ces partenaires ont joué un rôle clé dans l’accompagnement des collectivités et dans l’ingénierie de projet. Cette anticipation demeure centrale : intervenir dès la conception des chaufferies permet d’intégrer les contraintes spécifiques au bois bocager : livraison en bennes agricoles, accessibilité des silos, réglages adaptés au combustible local. 

Les échanges ont également mis en lumière les enjeux liés à la gestion durable. Dans la Manche, une Charte de Valorisation Économique du Bocage encadre les pratiques et affirme que le maintien des haies passe par leur valorisation. Dans l’Orne, la SCIC Bois Bocage Énergie accompagne les agriculteurs dans la mise en place de plans de gestion durable et dans la labellisation Label Haie, permettant de mieux rémunérer les pratiques vertueuses. À l’inverse, le label demeure moins développé dans certains départements comme le Calvados ou la Manche, où certaines pratiques locales : haies servant de support de clôture, linéaire soumis ou dents du troupeau en période de repousse, s’accordent parfois difficilement avec les exigences du cahier des charges.

Valorisation du bocage en Pays d’Auge, Ferme du Bois d’Aulnay avec Clément Lebrun

Le premier jour a été consacré à la découverte de l’exploitation de Clément Lebrun, située dans le pays d’Auge. La ferme s’étend sur 127 hectares de prairies permanentes, au sein d’un paysage vallonné fortement structuré par les haies. 

Clément Lebrun, éleveur naisseur et cidriculteur, valorise des vergers historiques et renouvelle progressivement son verger à raison d’une centaine de pommiers par an. Son élevage est conduit en système naisseur, sans engraissement, les mâles castrés étant vendus à 18 mois. Le parcellaire, constitué de petites unités d’environ un hectare bordées de haies, génère un linéaire important à entretenir et valoriser.

La gestion des haies suit un cycle long : un recépage est tous les 18 ans en moyenne, maintenant la fonctionnalité structurelle des haies comme support de clôture.

Historiquement tournée vers le bois-bûche, la ferme a progressivement orienté sa production vers les plaquettes, suite à l’investissement de la CUMA Calvados Innovation dans une déchiqueteuse. Dans ce cadre, un groupe d’agriculteurs a créé la SIC Bois Énergie 14, dont Clément assure la présidence. Une partie des plaquettes est utilisée en litière bovine.

Gestion durable et valorisation du bocage dans la Manche

La matinée du deuxième jour a été dédiée à la gestion durable des haies bocagères et à la démonstration de matériel d’abattage. Les participants ont pu observer le fonctionnement d’un sécateur hydraulique et d’une tête d’abattage de type feller buncher, en notant les écarts d’investissement : environ 40 000 euros pour un sécateur et 125 000 euros pour la tête d’abattage. Les chantiers permettent en moyenne de traiter 70 mètres linéaires par heure, selon la configuration et l’accessibilité des haies.

La Charte de Valorisation Économique du Bocage a été présentée comme une initiative clé pour structurer la filière. Elle repose sur un principe central : le maintien du bocage passe par sa valorisation économique. La charte fixe des engagements de circuits courts (< 20 km), de sélection des arbres d’avenir, de recépage complet, de mise en défens après exploitation, et de traçabilité des flux. Cette démarche pragmatique vise à valoriser le bois énergie, la litière, le paillage et les services environnementaux du bocage.

L’après-midi a été consacré à la visite de la plateforme Haiecobois, association créée en 2006 pour organiser l’approvisionnement des chaufferies locales. La plateforme dispose d’un stockage aéré et bétonné pour limiter les corps étrangers. Le bois est majoritairement destiné à de petites chaufferies locale.

Chantier de déchiquetage dans l’Orne

La dernière journée a permis d’assister à un chantier de déchiquetage organisé par la CUMA Innov’61, en lien avec la SCIC Bois Bocage Énergie. Cette visite a illustré le fonctionnement à l’échelle départementale, depuis la gestion des haies jusqu’à la livraison en chaufferie.

La SCIC Bois Bocage Énergie, créée en 2006, emploie six salariés et accompagne 155 adhérents dans la gestion durable des haies, la labellisation Label Haie et l’approvisionnement en bois énergie. Elle commercialise environ 45 000 tonnes par an, dont 1 500 tonnes labellisées avec un tarif préférentiel permettant de compenser les surcoûts liés à la gestion durable.

La CUMA Innov’61 dispose de deux déchiqueteuses Noremat d’une valeur de 450 000 € chacune, trois pelles et six chauffeurs. Chaque déchiqueteuse réalise environ 700 heures rotor par an, avec une facturation à l’heure rotor de 370 à 400 €.

Ce voyage a permis aux membres du GIEE Valoris’Haies de découvrir une filière bocagère, structurée, offrant un modèle inspirant pour le Grand Est. Un grand merci à Mathieu Gadeau et la Fédération des CUMA Normandie Ouest, à Clément Lebrun présient Bois Bocage Énergie 14, à Stéphane Mésnil, administrateur de la CUMA Innov’61 et de la SCIC Bois Bocage Énergie, ainsi qu’à Quentin Masset de Haiecobois, pour leur accueil et leur partage d’expérience sur la réalité du contexte normand et de leurs filières.

Joris PAROISSE